Avant j’étais fonctionnaire

Mais ça c’était avant.

Ca fait longtemps que je voulais écrire ce billet mais c’était un sujet douloureux jusqu’à très récemment. Je vous avoue que je commence à écrire avec un peu d’appréhension concernant l’accueil qu’il va recevoir. Mais je l’écris quand même. Pour que vous sachiez. Pour vous peut être qui êtes fonctionnaire en souffrance comme je l’étais. Pour vos beau frère instit’, pour votre cousine infirmière, pour votre oncle employé de mairie, pour votre soeur assistante sociale …

A l’adolescence, là où les rêves se forment, j’étais très attirée par deux métiers : un métier au coeur du danger et un métier passion. Les peurs maternelles m’ont rapidement éloignée du métier au coeur du danger pour me pousser très fortement vers l’autre. Depuis le collège, j’ai donc fait toutes mes études dans le but unique d’arriver à faire ce métier. Et j’y suis arrivée.

Pendant près de dix ans j’ai donc été bercée par les espoirs et ambitions maternelles : la sécurité de l’emploi, le bon salaire, l’indépendance financière, les avantages du fonctionnariat… Elle, qui s’était retrouvée financièrement dépendante de mon père et qui vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté, voyait le fonctionnariat comme la clé de l’indépendance et de la liberté d’esprit. L’indépendance financière libérant l’esprit des problèmes matériels.

Sauf que l’entrée dans le métier a été compliquée. Déjà, durant mes deux années de formation, j’ai déchanté. Je voulais vivre un métier avec l’humain au centre, et les deux ans de formation m’ont clairement fait comprendre que l’humain passait après l’administration. J’ai persisté, forte de mes idéaux et de mes envies de changer les choses de l’intérieur à mon humble niveau.

La première année fut catastrophique. Tombée sur une supérieure arriviste, elle m’a volontairement mal aiguillée pour que je me plante. C’est également l’année où je suis tombée enceinte de Crapouillou après une fausse couche (fausse couche induite par le stress généré par les conflits avec ma supérieure et les longs trajets). L’année suivante, j’ai repris à mi-temps après mon congé maternité.

Déjà là, je ne voulais plus y aller. Je venais de devenir maman. Mon tout petit avait seulement 8 semaines. Je pleurais tous les matins en partant au travail. Je prenais toutes mes pauses déjeuner chez l’assmat qui était à côté de mon lieu de travail. Car oui, dans le métier que j’exerçais, la loi qui permet aux mamans d’avoir des aménagements pour allaiter et/ou tirer leur lait était inapplicable. Le fonctionnariat, ce corps de métier au dessus des lois. J’ai voulu arrêter. Je ne voulais pas reprendre. Ni plein temps, ni mi-temps, ni tiers-temps.

Le plus dur ça a été l’incompréhension de mon entourage. Le soucis quand on est une femme c’est qu’on met tout sur le compte des hormones. A plus forte raison quand on est une jeune maman. Donc j’avais de la chance de faire le métier que je faisais, c’était juste un petit baby blues (le mot sexy qu’on balance aux jeunes mères pour cacher la dépression post-partum?), il fallait que je me replonge à plein temps dans le travail, que je coupe les ponts avec mon fils un peu, que je retrouve une vie « productive ».
Sans parler des colibets sur le fonctionnariat, la chance que j’avais, qu’on était tou.te.s les mêmes à se plaindre constamment, que de toute façon on travaillait pas vraiment. Blagues potaches ou réelles convictions, ces mots isolent, blessent, détruisent à petit feu.

A la fin de l’année, nouveau poste. Loin. Très loin de chez moi. Je décide de lancer en parallèle mon entreprise. Ma hiérarchie n’a jamais répondu à ma demande de cumul d’activité bien que reçue en lettre recommandée A/R. Et tous mes appels ont fini par m’apprendre que « Qui ne dit mot, consent ». Donc leur silence passé un certain délais m’autorisait à lancer mon activité.

Et ce nouveau poste, loin de chez moi, qui faisait que je ne voyais pas Crapouillou la moitié de la semaine, qui m’a appris que le harcèlement au travail se fait à la vue de tou.te.s dans une impunité déconcertante, qui m’a appris qu’on était seul face à la méchanceté humaine, qui m’a appris à détester mon métier-passion, qui m’a fait pleurer pendant mes 2h de train tous les matins, et mes 2h de train tous les soirs, qui m’a lentement mais sûrement dépouillée de toute joie de vivre, qui m’a amené à détester et craindre l’autre, qui m’amenait dans la gueule de mon bourreau quotidiennement sans que ma hiérarchie ne daigne bouger malgré mes appels et mes alertes… ce nouveau poste a eu raison de moi. J’ai fait une tentative de suicide. 

C’est à ce moment là que mon entourage a compris.

Non, ce n’était pas les hormones.
Non, ce n’était pas ma relation fusionnelle avec mon fils.
Non, ce n’était pas que j’étais « fragile ».
Non, ce n’était pas un manque d’intérêt pour mon métier.
Non, ce n’était pas un échec.
C’était le harcèlement au travail.
C’était la maltraitance au travail.
Cette machine à broyer l’humain qu’est le fonctionnariat.
Et j’ai découvert : les taux de reconversions, d’arrêts maladie, de suicides.
De suicides.
Donc oui, je n’étais pas la seule.
C’était aussi terrorisant que rassurant.

J’ai mis du temps à passer passer outre le sentiment d’échec, le déni, la culpabilité, la colère, l’autoflagellation . J’ai mis du temps à reprendre goût à la vie. A reprendre confiance en l’autre. A redevenir partiellement celle que j’étais avant. A convaincre les gens que non, je ne voulais pas en finir avec la vie, seulement avec l’horreur que je subissais et que personne autour de moi n’avait voulu entendre et comprendre. Après un an de procédures pour faire reconnaître ce que j’avais vécu, j’ai décidé de quitter mon boulot et de me concentrer sur mon entreprise (et à ce jour mes entreprises).

Avant j’étais fonctionnaire. Maintenant, je suis heureuse.

 

Quand mon corps a eu raison de mon esprit

Reprendre le travail après la naissance de son tout petit, c’est dur. C’est dur, mais on le fait faute de moyens (non, le fantasme du loto ne passera pas par moi, je sais qu’il faut se lever tôt pour gagner sa vie). Pour ma part, quand j’ai repris, il y avait un gros enjeu : l’embauche définitive.

Alors je me suis investie, je n’ai pas compté mes heures et j’ai retroussé mes manches.
Et ça a marché.
A moi l’embauche définitive!

Et suite à cette embauche, voilà que je suis envoyée loin de chez moi.
2h de train
50 min de marche
30 min de métro
Le tout x2.
Et voilà mon trajet quotidien pour aller travailler.

Crapouillou fait la plus grand amplitude horaire autorisée par la loi chez son assistante maternelle. J’ai arrêté de laisser le travail déborder sur la vie de famille (en même temps, 4 heures de train par jour pour travailler, ça aide, c’est bien le seul côté positif). Premier jour sur mon nouveau lieu de travail, mes collègues, bien que chaleureux, avaient été très directs :

Tu n’es pas la première à nous venir d’aussi loin et tous les collègues avant toi ont explosé en plein vol avant la Toussaint.

Mais moi je n’exploserai pas. Je tiendrai. Parce que je travaille dans le train. Parce que je repasse enfin à temps plein et, par conséquence, à plein salaire. Parce que je vais bien cloisonner. Et puis la marche c’est bon pour la santé. Et le temps de trajet sera du temps de bureau étendu où je pourrais finir de faire ce que j’ai à faire et préparer le lendemain. Et puis ils ont explosé en plein vol parce qu’ils n’avaient peut être pas vécu plus dur avant. Moi j’ai repris 2 mois après mon accouchement, j’ai maintenu mon allaitement, j’ai sacrifié un bout de ma vie de famille, j’ai eu des déboires avec l’ancienne nounou, j’ai eu un cadre de travail difficile…

Non. Je ne craquerai pas. Pas moi.

Et puis petit à petit …
au lit de plus en plus tôt
un sommeil de moins en moins réparateur
et puis cette cheville qui me fait mal
de plus en plus de mal à émerger le matin
de moins en moins de patience avec Crapouillou
et puis ce genou qui coince
de moins en moins de tendresse envers PapaCrapouille
de plus en plus de problème à me concentrer dans le train
et puis cette hanche que je ne peux appuyer nulle part sans douleur
de moins en moins enjouée
de plus en plus renfrognée
et puis un matin, je n’ai pas réussi à me lever.

Le dos complètement bloqué, je n’ai même pas pu prendre Crapouillou dans mes bras pour notre câlin du matin. J’ai pris un antalgique, un anti-inflammatoire, un décontractant musculaire mais rien n’y faisait. Deux jours et deux rendez-vous plus tard (otséopathe et médecin) j’étais arrêtée.

Notre corps a des limites, et je n’ai pas voulu les écouter. Quand ma cheville a commencé à me faire mal, j’ai troqué mes ballerines contre des baskets. Quand mon genou a commencé à me faire mal, j’ai mis des pantalons plus amples. Quand ma hanche a commencé à me faire mal, j’ai pris des bains bien chauds. Et à force de ne pas vouloir m’écouter, pour être plus forte que les autres avant moi, mon corps a dit stop une bonne fois pour toute.

Mon médecin me dit que je ne peux pas continuer à ce rythme.

Rendez-vous compte : 6h de trajets par jour. 1/4 de votre journée en trajets! Ce n’est pas possible Madame Jeunemamanépanouie ! Vous ne pouvez pas continuer à ce rythme!

Et elle avait raison. Une fois arrêtée, mon corps a complètement lâché et j’ai TOUT attrapé : rhino, gastro, grippe, bronchite … Mon corps a dit STOP et je recommence tout doucement à retrouver un équilibre physique avec des objectifs simples : retrouver le sommeil, reprendre du poids et, potentiellement, me réorienté professionnellement.

A suivre …