La vie, la mort, et Crapouillou

Lundi je vous écrivais un billet pour vous évoquer la maladie de l’homme qui a été pour moi la figure paternelle la plus équilibrée de toute ma vie. Et bien il est parti dans cette même journée. Il s’en est allé sans souffrir, grâce à une équipe médicale humaine, attentionnée et compatissante (chose assez rare de nos jours pour que je le souligne)

Vendredi, ce sont les funérailles. Pour moi ça ne faisait aucun doute : j’irai, avec mon Crapouillou, dire au revoir à cet homme qui laisse un vide immense dans ma vie.

(cc) Martin Fisch

(cc) Martin Fisch

Seulement ce n’est pas de l’avis de mon entourage.

Vous n’êtes sans doute pas étranger.e.s au fait qu’avoir un enfant, c’est la porte ouverte à tout typer d’intrusions dans votre vie de famille, du bon conseil mal placé (mais bien intentionné) de bel-maman aux reproches ouverts de certains proches en passant souvent par le jugement des inconnus. Et bien cette fois-ci c’est venue de ma mère qui est choquée que j’amène Crapouillou à un enterrement.

Ses arguments

Ca va être une longue journée pour lui.
Il va ressentir la tristesse autour de lui.
Ca va le traumatiser.
Ce n’est pas la place d’un bébé de 8 mois.
Je suis égoïste de vouloir l’amener.
Ca la blesse que je ne respecte pas sa volonté en tant que grand-mère.

Mes réponses

Ca va être une longue journée pour lui.
Oui c’est vrai, je ne peux pas le nier. Mais des longues journées il en a déjà vécues. Notamment quand je suis allée garder mon neveu à la mort de sa grand-mère parce que ses parents s’étaient absentés pour les obsèques. Non seulement je ne pouvais pas m’occuper de mon Crapouillou, mais en plus il fallait que je gère mon neveu à qui on avait présenté les choses de manière évasive. Donc gérer un loulou de 7 ans, qui pose tout plein de question sur sa mamie et sur la mort (auxquelles on m’a formellement interdit de répondre) c’était long pour Crapouillou que j’ai du délaisser. Et là, ça ne posait à priori pas de problème à MamieCrapouille que Crapouillou passe une longue journée.

Il va ressentir la tristesse autour de lui.
Il a déjà ressenti ma tristesse, ma douleur, mon désarroi. Je lui ai déjà tout expliqué. Et même s’il ressent la peine des autres, il sera contre sa maman pour se rassurer.

Ca va le traumatiser.
Je pense que s’il avait du être traumatisé, il l’aurait été par mes pleurs et ma douleur lorsqu’on m’a appelée pour m’apprendre le décès. Or il a bien dormi le soir même, il n’a pas sauté de tétées, de repas, de sieste. Bref, il continue à mener sa vie de petit Crapouillou.

Ce n’est pas la place d’un bébé de 8 mois.
Il me semble qu’au contraire, c’est sa place. Je vais aux funérailles, PapaCrapouille ne peut pas se libérer. A qui faudrait-il que je le confie en attendant que la journée passe ? A la halte garderie ? A la voisine ? Personne ne peut me le garder ce jour là. Il me semble que sa place est avec sa maman, et sa maman va aux funérailles.

Je suis égoïste de vouloir l’amener.
Non, je ne prends pas mon fils avec moi aux funérailles pour me servir de lui comme doudou réconfortant face au vide de la mort et aux adieux forcés qu’elle cause.

Ca la blesse que je ne respecte pas sa volonté en tant que grand-mère.
Au delà de sa volonté en tant que grand-mère, ça la blesse que je ne fasse pas comme elle. J’ai grandi dans une bulle surprotectrice où on ne disait rien mais savait tout ce qui m’a conduite à me sentir exclue, rejetée et insignifiante. Le fait que je fasse le choix de ne rien cacher à mon fils, donc l’opposé de ce que j’ai vécu, je crois que c’est ça qui la blesse le plus.

La mort ça fait partie de la vie

C’est mon argument massue. On ne peut pas échapper à la mort et je ne ferai pas grandir mon fils chez Mickey et Minnie où seuls les méchants meurent hors caméra. Non. Crapouillou a déjà assisté à des funérailles d’un grand oncle de PapaCrapouille, tout le monde était ravi qu’il soit là. Car les enfants c’est la vie. Et malgré la mort, la vie continue.

 

Parce qu’être une jeune maman épanouie (ou presque!) ça passe aussi par accepter la vie comme elle est : avec un début et une fin.

Cette thérapie de couple qui m’a révélée à moi-même

Comme vous le savez, nous avons commencé une thérapie de couple suite à la naissance de Crapouillou et à un incident survenu alors que nous essayions de retrouver une intimité.

Je savais que nous allions recoller les morceaux, que nous allions mettre les compteurs à zéro, que nous apprendrions à mieux communiquer, que nous nous retrouverions. Ce que je ne savais pas, c’est que j’allais apprendre des choses sur moi.

Et je dois saluer ici la compétence de notre thérapeute qui a su aller chercher au fond de moi des choses qui étaient tellement bien enfouies que j’ignorais leur existence. Et ces choses étaient enfouies profondément car mon esprit avait décidé de les occulter pour pouvoir grandir et avancer dans la vie. Toutefois, même si ces souvenirs étaient rangés dans un coffre fort ultra sécurisé, ils étaient toujours là dans un coin de mon cerveau et me rongeait intérieurement depuis des années.

Ca m’aura pris 20 ans pour mettre des mots sur mes maux, mais depuis cette fameuse séance (qui s’est soldé par une soirée de larmes et 2 jours de jeûne involontaire tellement j’étais retournée) je me gère mieux : je suis moins à fleur de peau, j’arrive mieux à expliquer certains mal-êtres sans agressivité, je suis plus proche de Papa Crapouille qui me comprend mieux (lui aussi a été assez bouleversé), nous savons maintenant pourquoi je suis surprotectrice avec Crapouillou.

La contrepartie de cette ‘révélation’, de cette libération, c’est que j’ai aussi pris conscience de tout ce que j’ai pu faire de mal à cause de ces souvenirs enfouis qui me rongeaient. Ma colère contre tou-te-s mes ancien-ne-s ami-e-s s’est évaporée d’un coup. Du même coup j’ai réussi à pardonner à ceux-celles qui m’avait blessée. Cependant je n’arrive pas à me pardonner moi d’avoir pu blesser des personnes comme j’ai pu le faire. Même si maintenant j’en connais la source, j’ai trouvé l’explication de mes comportements destructeurs envers les autres, expliquer n’excuse pas.
Et autant pardonner aux autres a été facile une fois les maux expliqués, autant se pardonner à soi-même est une autre paire de manche …

Bref, cette thérapie de couple est quand même salvatrice. Au delà d’avoir sauvé mon couple, je pense qu’elle m’a sauvée moi. Maintenant il va falloir que j’apprenne à me pardonner et à laisser de côté mes automatismes destructeurs d’enfant blessé.

Parce qu’être une jeune maman épanouie (ou presque!) ça passe aussi par mettre des mots sur les maux du passé.